Les enjeux de la controverse
L’intelligence artificielle constitue la troisième grande révolution technologique, après le développement du web et l’émergence des réseaux sociaux. Elle s’inscrit dans un contexte marqué par de fortes tensions géopolitiques, des contraintes économiques accrues et des divisions sociétales de plus en plus prononcées. Dans ce cadre, les journalistes sont désormais amenés à composer à la fois avec l’innovation, la désinformation et les impératifs économiques.
En s’appuyant sur la Cartographie des enjeux et usages de l’IA pour le journalisme » porté par les cinq médias fondateurs de l’alliance Public Service Medias - Alliance for facts : France Télévisions, Radio France, France Médias Monde, TV5MONDE, INA, rédigé à l’occasion du Sommet pour l’Action sur l’IA de Paris de février 2025, nous avons pu explorer les principaux enjeux de l’usages de l’IA dans le journalisme.

Enjeux techniques
L’intelligence artificielle fonctionne grâce à des algorithmes, c’est-à-dire des suites de calculs programmés par des humains. Les IA dites « génératives » sont entraînées à partir d’énormes quantités de données. Elles apprennent à repérer des régularités et à prédire ce qui est le plus probable (un mot, une phrase, une image).
Il est important de comprendre que l’IA ne comprend pas le sens de ce qu’elle produit et ne sait pas ce qui est vrai ou faux. Elle imite des formes crédibles. De plus, si les données d’entraînement contiennent des biais ou des erreurs, l’IA les reproduira.
Dans les rédactions, l’IA est déjà un outil de travail. Du côté positif, elle permet par exemple de résumer rapidement des documents, d’analyser de grandes bases de données (journalisme de données) ou d’aider à repérer des tendances et des informations suspectes.
Cependant, certains usages sont problématiques. Des articles peuvent être générés automatiquement sans enquête ni vérification humaine. L’IA peut aussi produire de faux contenus très réalistes, qui ressemblent à de véritables articles journalistiques. Cette frontière entre l’aide technique et le remplacement du travail journalistique peut alors devenir floue très rapidement.
Enjeux politiques
L’essor de l’IA dans le journalisme pose des enjeux politiques majeurs, car l’information est un pilier du fonctionnement démocratique. Les médias jouent un rôle essentiel dans le pluralisme et la formation de l’opinion publique, or l’IA peut fragiliser cet équilibre.
L’IA dans le journalisme soulève des enjeux de droit d’auteur, de propriété intellectuelle et de régulation : Qui est responsable d’un contenu généré par une IA ? Qui détient les droits sur un article produit à partir de données existantes ?
De fait, l’IA facilite la production massive de contenus, y compris de désinformation (fake news, deepfakes). 90 % des journalistes estiment que l’IA accroît les risques de désinformation, notamment en rendant plus difficile la détection du faux .
D’autre part, la question de la régulation politique devient centrale. Les États cherchent à encadrer ces technologies pour garantir la transparence, la fiabilité et le respect des droits fondamentaux, comme l’illustre le Sommet pour l’Action sur l’IA de Paris en février 2025, qui vise une IA responsable et respectueuse des valeurs démocratiques.
Les médias eux-mêmes alertent sur la nécessité de protéger leur rôle démocratique face à l’IA, notamment en exigeant la traçabilité des sources et la rémunération des contenus utilisés pour entraîner les modèles. L’IA transforme les rapport de pouvoir autour de l’information et oblige à repenser les règles démocratiques.
Enjeux économiques
Les médias se trouvent aujourd’hui confrontés à un dilemme complexe. S’ils prennent conscience que leurs contenus représentent une ressource précieuse pour les systèmes d’IA, ils perçoivent également les menaces que ces derniers font peser sur leur équilibre économique. Parmi ces risques figurent notamment une concurrence jugée déloyale dans la production de contenus, une diminution des revenus publicitaires, ainsi qu’une diminution des abonnements avec des usages étant de plus en plus captés par les agents conversationnels.
Dans le même temps, les systèmes d’IA ne sont pas en mesure de générer de manière autonome une information fiable, pluraliste et constamment actualisée sans s’appuyer sur le travail des journalistes. Face à ces enjeux, l’évolution du cadre réglementaire européen cherche à renforcer les obligations de transparence des acteurs de l’IA concernant les données exploitées.
L’utilisation de contenus journalistiques par des systèmes d’IA doit reposer sur des accords formalisés afin de garantir la pérennité du journalisme et de protéger les intérêts communs, à long terme, des médias et des journalistes. Les exploitants de ces systèmes ont l’obligation de citer leurs sources, de respecter les droits de propriété intellectuelle et d’assurer une rémunération équitable aux ayants droit. Cette rémunération doit, en retour, bénéficier aux journalistes sous une forme juste et appropriée.
Cette perspective à déjà pu se concrétiser avec un partenariat historique, signé en mars 2024, entre Le Monde et OpenAI. Cet accord s’est construit dans la durée permettant à OpenAI d’utiliser les contenus du journal pour entraîner son outil ChatGPT. En contrepartie, en plus de recevoir une source de revenus supplémentaire, les réponses de ChatGPT doivent inclure le logo du journal, un lien hypertexte et le titre de l’article source. Conçu comme un véritable partenariat, avec deux parties qui collaborent de façon privilégiée et récurrente, ce dernier est le premier signé entre un média français et un acteur majeur de cette industrie naissante. Ce dernier a pour objectif de garantir la diffusion d’informations fiables par l’IA en préservant cet intégrité journalistique.
Mais de nombreuses interrogations demeurent toutefois : ces dynamiques conduiront-elles à l’émergence d’un véritable « marché de la donnée », structuré et encadré, garantissant à la fois une concurrence équitable, la viabilité économique des différents acteurs et un juste équilibre entre rémunération des ayants droit et sécurité juridique pour les fournisseurs et utilisateurs d’IA ? Ou bien faut-il y voir le risque d’une mise sous dépendance des médias d’information, en particulier les plus fragiles, vis-à-vis des grandes entreprises technologiques dans un nouveau mouvement de « plateformisation » de l’information, comparable à celui observé dans le commerce en ligne ?
Enjeux éthiques
D’après la charte de Paris sur l’IA et le journalisme, l'éthique journalistique guide les médias et les journalistes dans leur usage de la technologie. Les médias et les journalistes utilisent des technologies qui renforcent leur capacité à remplir leur mission première : garantir à chacun le droit à une information de qualité et digne de confiance. La poursuite et l’accomplissement de cet objectif doivent guider leurs choix quant aux outils technologiques. L’utilisation et le développement des systèmes d’IA dans le journalisme doivent respecter les valeurs fondatrices de l’éthique journalistique, parmi lesquelles la véracité, l’exactitude, l’équité, l’impartialité, l’indépendance, la nonnuisance, la non-discrimination, la responsabilité, le respect de la vie privée et la confidentialité des sources.
Pour exploiter au mieux les opportunités de l’IA sans compromettre l’éthique journalistique et la confiance du public, les rédactions doivent se fixer des règles claires sur les usages qu’elle autorise, encourage, restreint, proscrit.
Dans cet intérêt, le Sommet pour l’Action sur l’IA de Paris a décrété les dix principes éthiques fondamentaux pour protéger l’intégrité de l’information à l’ère de l’IA.
1. L’éthique journalistique guide les médias et les journalistes dans leur usage de la technologie.
2. Les médias donnent la priorité à l’humain.
3. Les systèmes d’IA utilisés en journalisme sont soumis à une évaluation préalable et indépendante.
4. Les médias sont toujours responsables du contenu qu’ils publient.
5. Les médias sont transparents dans leur utilisation des systèmes d’IA.
6. Les médias garantissent l’origine et la traçabilité des contenus.
7. Le journalisme établit une distinction claire entre les contenus authentiques et les contenus synthétiques.
8. La personnalisation et la recommandation de contenu par l’IA préservent la diversité et l’intégrité de l’information.
9. Les journalistes, les médias et les groupes de soutien au journalisme prennent par à la gouvernance de l’IA.
10. Le journalisme défend ses fondements éthiques et économiques dans ses relations avec les sociétés fournisseuses d’IA.